Construire la paix au-delà des frontières religieuses et culturelles dans l'Est de la RDC
Dans une région où les conflits armés, les déplacements de populations et les tensions communautaires continuent de façonner le quotidien, reconstruire la confiance exige davantage que des accords politiques et des réponses sécuritaires. Cela suppose également de créer des espaces où les personnes peuvent se rencontrer au-delà de leurs différences. À Goma, au Nord-Kivu, un dialogue organisé par JAMAA Grands Lacs a réuni des jeunes, des responsables religieux et des représentants de différentes générations afin d'explorer comment le dialogue interculturel et interreligieux peut contribuer à la cohésion sociale et à la construction d'une paix durable.
Au-delà de la coexistence : le défi d'apprendre à vivre ensemble
Dans l'Est de la République démocratique du Congo (RDC), les conséquences des conflits prolongés dépassent largement les champs de bataille. Les déplacements de populations, l'insécurité et la fragmentation sociale ont bouleversé les relations communautaires, affaibli la confiance et renforcé des perceptions qui rendent parfois la coexistence pacifique de plus en plus difficile.
Dans un tel environnement, les identités religieuses et culturelles deviennent particulièrement sensibles. Elles peuvent constituer des sources de solidarité et d'appartenance, mais aussi être instrumentalisées pour renforcer la méfiance, l'exclusion et les divisions.
Et si ces différences pouvaient également faire partie de la solution ?
Au sein des communautés, des personnes appartenant à différentes traditions religieuses et culturelles continuent de partager les mêmes quartiers, marchés, écoles et espaces publics. Elles font face à de nombreuses difficultés communes et aspirent à des perspectives similaires : la sécurité, la dignité, les opportunités et la possibilité de vivre ensemble sans crainte.
Reconnaître ces aspirations communes constitue un point de départ essentiel pour la consolidation de la paix.
Le défi n'est pas d'effacer les différences ni de conduire tout le monde vers une identité religieuse ou culturelle unique. Il consiste plutôt à développer la capacité de reconnaître l'autre, de dialoguer de manière constructive au-delà des appartenances et de bâtir des relations fondées sur le respect mutuel.
Cette approche est particulièrement importante pour les jeunes, qui grandissent dans un contexte où les discours sur l'identité, l'appartenance et l'exclusion peuvent façonner leur perception des autres communautés et de leur propre place dans la société.
Un dialogue à Goma : créer un espace pour des voix différentes
Le 19 septembre 2026, JAMAA Grands Lacs a organisé à Goma, au Nord-Kivu, un dialogue intergénérationnel et interconfessionnel sous le thème : « L'interculturalité comme facteur de consolidation de la paix ».
Réunissant environ 50 participants, parmi lesquels des jeunes, des représentants de différentes générations, des responsables religieux et des acteurs de la consolidation de la paix, cette rencontre visait à explorer comment la diversité religieuse et culturelle pouvait contribuer au renforcement des relations sociales et aux efforts collectifs de construction de la paix.
Les perspectives catholique, protestante et musulmane ont été représentées à travers trois interventions thématiques.
Plutôt que d'organiser un débat sur les doctrines religieuses, l'initiative a offert un cadre permettant d'examiner comment les différentes traditions comprennent la paix, la tolérance, la dignité humaine, la solidarité et la responsabilité envers autrui.
Cette distinction est importante. Dans une société affectée par les conflits, le dialogue ne devrait pas devenir un nouvel espace où chacun défend son identité contre celle des autres. Il devrait plutôt créer les conditions permettant aux participants de s'écouter, de questionner leurs perceptions et d'identifier leurs responsabilités communes.
Pour JAMAA Grands Lacs, l'objectif n'était donc pas de parvenir à un consensus théologique, mais de renforcer la compréhension mutuelle et d'identifier des possibilités concrètes de coopération.
Ce que les différentes traditions religieuses peuvent apporter à la consolidation de la paix
Les trois interventions ont proposé des perspectives complémentaires sur les relations entre foi, culture et coexistence pacifique.
Du point de vue catholique, l'intervention de l'Abbé Mahindule Mukondya Joseph, prêtre du diocèse de Goma, a souligné l'importance de l'interculturalité dans la construction d'une société capable de vivre sa diversité. L'éducation, la professionnalisation, la cohésion sociale et la reconnaissance de la dignité d'autrui ont été présentées comme des fondements essentiels au renforcement des relations communautaires.
La contribution protestante, présentée par Esther Ngayihambako, s'est intéressée à la pratique quotidienne de la paix. Elle a notamment mis en évidence le fait que la coexistence pacifique ne se limite ni à l'absence de conflits ni à la reconnaissance formelle de différentes communautés. Elle se manifeste également dans les interactions quotidiennes, le soutien mutuel et la capacité à préserver les relations malgré les différences.
Du point de vue islamique, le Cheikh Nora Mukaguzi a mis l'accent sur la paix, la tolérance et la responsabilité individuelle envers son prochain. L'accent a été placé sur la traduction des principes en comportements quotidiens, à travers le respect, la compassion, la maîtrise de soi et la coexistence pacifique.
Ensemble, ces contributions ont fait ressortir un enseignement important : les différentes traditions religieuses n'ont pas besoin de devenir identiques pour que leurs fidèles puissent travailler ensemble.
Leur attachement commun à la dignité humaine, à la solidarité et à la qualité des relations sociales peut constituer un fondement pour l'action collective.
Cette approche revêt une importance particulière dans les contextes où l'identité religieuse peut s'entrecroiser avec d'autres tensions sociales, politiques et communautaires.
Les jeunes au cœur de la compréhension interculturelle
L'une des dimensions importantes du dialogue de Goma résidait dans son approche intergénérationnelle.
Des jeunes ont été mis en interaction avec des responsables religieux et des représentants des générations plus âgées, créant ainsi une occasion d'échanger des perspectives qui ne trouvent pas toujours leur place dans la vie communautaire quotidienne.
Un exercice particulièrement significatif a consisté à inviter trois jeunes femmes à identifier des traditions, des pratiques et des valeurs qu'elles apprécient dans des cultures différentes de la leur.
Cet exercice, en apparence simple, a offert une alternative aux discours de division qui peuvent dominer les communautés affectées par les conflits. Au lieu de définir l'autre à travers des stéréotypes ou des perceptions héritées, les participantes ont été encouragées à reconnaître des pratiques positives et à apprendre les unes des autres.
Cet exercice a également mis en évidence une dimension importante de la participation des jeunes : ceux-ci doivent avoir la possibilité d'expérimenter directement la diversité, plutôt que de simplement recevoir des appels à la tolérance.
Cette expérience rejoint les principes de l'Agenda Jeunesse, Paix et Sécurité, notamment la Résolution 2250 (2015) du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui reconnaît le rôle essentiel des jeunes dans la prévention et la résolution des conflits ainsi que dans la consolidation d'une paix durable.
Toutefois, une participation véritable des jeunes doit aller au-delà de leur simple invitation à assister à des rencontres. Elle exige de les reconnaître comme des partenaires dans l'identification des problèmes, l'élaboration des réponses et la pérennisation des initiatives communautaires.
À Goma, le dialogue a offert un exemple concret de la manière dont cette participation peut commencer : en donnant aux jeunes l'espace nécessaire pour exprimer leurs points de vue, découvrir différentes expériences et contribuer à une compréhension commune de la paix.
Du dialogue à la prévention de l'extrémisme violent
Le dialogue interculturel et interreligieux entretient également un lien important avec la prévention des conflits et les efforts de lutte contre l'extrémisme violent.
Dans les environnements fragiles, les préjugés, l'exclusion, la désinformation et les discours déshumanisants peuvent contribuer à banaliser l'hostilité entre les communautés. Lorsque les personnes disposent de peu d'occasions d'interagir au-delà de leurs cercles sociaux habituels, les stéréotypes peuvent rester incontestés et la méfiance s'enraciner profondément.
Le dialogue ne peut, à lui seul, résoudre les conflits armés ni éliminer les facteurs politiques, économiques et structurels qui alimentent la violence. Les responsables religieux et les jeunes ne doivent pas non plus être considérés comme devant assumer des responsabilités qui relèvent des institutions publiques et des acteurs de sécurité.
Néanmoins, un dialogue soutenu peut contribuer à la prévention en renforçant les liens sociaux, en créant des canaux de communication et en réduisant les distances entre les communautés.
L'expérience de Goma met en évidence l'importance de combiner les rencontres formelles de dialogue avec des interactions informelles, des activités culturelles, sportives et des initiatives communautaires.
Ces espaces peuvent contribuer à transformer la reconnaissance de l'autre en relations durables, et les relations en possibilités concrètes de coopération.
Pour les jeunes en particulier, cette dynamique peut créer des occasions de devenir des relais de confiance au sein de leurs communautés, de remettre en question les discours de division et de soutenir des réponses pacifiques aux tensions locales.
La consolidation de la paix au niveau local, au service des engagements internationaux
L'expérience de Goma fait écho à des priorités internationales plus larges.
L'Agenda Jeunesse, Paix et Sécurité, consacré par la Résolution 2250 du Conseil de sécurité, appelle à une participation significative des jeunes aux processus de paix et de sécurité. La Stratégie des Nations Unies pour la jeunesse, Youth2030, souligne également l'importance de l'engagement des jeunes dans la construction de sociétés inclusives, pacifiques et durables.
Le Pacte pour l'avenir et les engagements en faveur d'une participation significative des jeunes renforcent davantage la nécessité de dépasser les consultations symboliques pour offrir aux jeunes de véritables possibilités d'influencer les décisions et de contribuer à leur mise en œuvre.
Ces engagements prennent tout leur sens lorsqu'ils sont traduits en actions concrètes au niveau local.
Pour les communautés de l'Est de la RDC, cela signifie investir dans des initiatives qui réunissent les jeunes, les responsables religieux, les organisations communautaires et les institutions locales autour de préoccupations communes.
Cela signifie également reconnaître que la consolidation de la paix nécessite davantage que des activités de courte durée. Elle suppose de la continuité, une appropriation locale, la confiance et la capacité de documenter les changements réellement observés dans les relations et les pratiques communautaires.
C'est dans cette perspective que les organisations locales de la société civile jouent un rôle essentiel.
À travers son travail dans les domaines de l'éducation à la paix, de la médiation, du dialogue intergénérationnel, de la cohésion sociale et de l'engagement communautaire, JAMAA Grands Lacs entend contribuer à ces processus en créant des opportunités permettant aux communautés de participer à leur propre transformation.
Le dialogue de septembre constitue un exemple de cette approche. Sa valeur ne réside pas uniquement dans la rencontre elle-même, mais aussi dans la possibilité de capitaliser sur les relations établies, d'approfondir les questions soulevées et d'accompagner les initiatives qui traduisent les valeurs partagées en actions collectives.
Que se passe-t-il après le dialogue ?
À l'issue de cette rencontre, une question est apparue avec une particulière clarté : une seule rencontre, aussi importante soit-elle, ne peut remplacer un engagement soutenu dans la durée.
Les échanges entre les participants ont révélé la nécessité de poursuivre la réflexion, d'organiser régulièrement des rencontres interconfessionnelles et interculturelles, de renforcer les initiatives portées par les jeunes et de créer des possibilités de transformer les engagements communs en activités communautaires concrètes.
Pour JAMAA Grands Lacs, la prochaine étape consiste à renforcer cette continuité en soutenant des réseaux de jeunes issus de différentes confessions, en documentant les pratiques émergentes de coopération et en encourageant des initiatives culturelles, éducatives et communautaires conjointes.
Cette démarche représente également une opportunité pour les partenaires au développement, les organisations internationales et les bailleurs de fonds engagés dans la consolidation de la paix de soutenir des approches locales qui établissent un lien entre cohésion sociale, participation des jeunes et prévention des conflits.
Les investissements ne devraient pas porter uniquement sur l'organisation des dialogues, mais également sur les personnes et les structures locales capables d'en assurer la continuité.
La question n'est donc pas simplement de savoir combien de personnes participent à une rencontre, mais plutôt ce qui change après celle-ci : de nouvelles relations se créent-elles ? Les participants maintiennent-ils le contact ? Les communautés lancent-elles des activités conjointes ? Les jeunes sont-ils davantage impliqués dans la prévention des tensions et la facilitation de la communication ?
Ce sont ces types de changements qui méritent une attention, un accompagnement et un soutien durables.
Faire de la diversité un fondement de la paix
L'Est de la RDC a besoin de solutions politiques, d'institutions efficaces, de réponses sécuritaires et d'opportunités économiques. Mais la région a également besoin d'investissements dans les relations sociales qui permettent aux communautés de reconstruire la confiance et d'imaginer un avenir partagé.
L'expérience de Goma nous rappelle que la paix peut aussi commencer par une conversation entre des personnes qui ne partagent pas nécessairement les mêmes convictions, les mêmes références culturelles ou les mêmes expériences de vie.
Pour les jeunes, ces rencontres peuvent devenir des occasions de remettre en question les divisions héritées et de développer une compréhension plus inclusive de la citoyenneté et de la responsabilité communautaire.
Pour les responsables religieux et communautaires, elles offrent un cadre permettant de traduire les valeurs partagées en actions de coopération.
Et pour les organisations locales engagées dans la consolidation de la paix, elles démontrent l'importance d'investir dans des processus qui rapprochent les personnes, non seulement dans les moments de crise, mais également dans le cadre d'un engagement à long terme en faveur de la cohésion sociale.
Alors que JAMAA Grands Lacs poursuit son travail dans la région des Grands Lacs, une conviction demeure centrale : la diversité ne produit pas automatiquement la paix. Elle devient une ressource pour la paix lorsque les personnes disposent des possibilités, de la confiance et du soutien nécessaires pour construire ensemble, au-delà de leurs différences.
Dans une région où les conflits ont trop souvent séparé les communautés, créer des espaces où les générations et les différentes confessions peuvent s'écouter mutuellement n'est pas une activité secondaire. C'est une composante essentielle du travail de construction d'un avenir plus pacifique et inclusif.
JAMAA Grands Lacs – Construire la paix à travers le dialogue, l'engagement des jeunes et le relèvement communautaire dans la région des Grands Lacs.
Note éditoriale : Cet article s'appuie sur le rapport institutionnel « Pluralisme religieux, dialogue des cultures et cohésion sociale en RD Congo », qui documente le dialogue organisé à Goma le 19 septembre 2026. Les perspectives attribuées aux trois intervenants religieux sont reformulées à partir du rapport et ne constituent pas des citations verbatim. Cet article présente l'expérience et l'analyse de JAMAA Grands Lacs et ne représente pas nécessairement les positions des Nations Unies.
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